Le bois rouge (Ribuyo) et le bois blanc (Muvule), deux essences rares du bassin du Congo, sont menacés d’extinction en raison de la forte demande asiatique en meubles de luxe. Le journal burundais Ibihe met en évidence le trafic à grande échelle du bois de la République démocratique du Congo (RDC) vers la Chine en passant par le Burundi, puis via des routes de transit est-africaines. Cette contrebande constitue une menace sérieuse pour le couvert forestier de la RDC.
Le bois rouge et le bois blanc sont illégalement abattus à la périphérie du parc national de Kahuzi-Biega (PNKB) et autour des villages de Kalonge, Kamakombe, Bisiru, Kabulungu, Bugore et Lwama-Kivu, ainsi que dans les zones protégées de Ngandja et de la réserve naturelle d’Itombwe en RDC.
Les contrebandiers transportent le bois du port de Mushimbaki, à Baraka, , jusqu’au port de Kalundu, près d’Uvira. De là, il est acheminé clandestinement via l’île d’Ubwari jusqu’au port de Rumonge au Burundi, puis chargé à bord de camions et transporté à Bujumbura.
Le journaliste d’investigation burundais Arthur Bizimana affirme que les chefs traditionnels accordent des autorisations informelles pour l’exploitation forestière sur les terres communautaires, contournant ainsi les procédures légales. Les gardes forestiers acceptent des pots-de-vin pour permettre l’abattage d’arbres dans les parcs nationaux.
Intermédiaires entre les bûcherons illégaux et les acheteurs , des courtiers organisent le transport du bois illégalement récolté marchés régionaux et internationaux, tandis que des groupes armés perçoivent des taxes et protègent les transporteurs dans les zones de conflit.
Selon Arthur Bizimana, ces acteurs exploitent les difficultés réglementaires causées par le conflit en cours dans l’est de la RDC, qui a affaibli les institutions et favorisé la corruption systémique, sapant l’efficacité de la gouvernance forestière. La faible application des lois forestières, notamment le Code forestier de 2002, ne fait qu’accroître le commerce transfrontalier illégal.
Un rapport de l’Agence d’investigation environnementale met en lumière le rôle de certaines entreprises forestières chinoises dans la surexploitation forestière illégale en RDC à travers l’utilisation de permis falsifiés. Le rapport cite notamment deux entreprises, Wan Peng et Booming Green, qui auraient versé des pots-de-vin et falsifié les déclarations sur les essences afin de permettre une surexploitation, dépassant le quota d’exportation légalement autorisé de 30 % de la production annuelle.
Ces pratiques aggravent non seulement la déforestation en RDC, mais révèlent également les failles de gouvernance dans le secteur forestier, dans un pays où la corruption et les intérêts commerciaux compromettent la surveillance.
Les conséquences de ces failles sont évidentes au vu de la gravité des chiffres. Entre 2015 et 2023, 74 % du bois de la RDC a été exporté sous forme de grumes non transformées, principalement vers la Chine, et ce malgré la criminalisation de cette pratique (à l’exception des nouvelles concessions qui peuvent exporter jusqu’à 30 % de leur récolte).
En 2024, on estime que près de trois millions de mètres cubes de bois ont quitté le pays pour des villes chinoises, ce qui reflète également une application insuffisante du Code forestier chinois de 2020, qui a été révisé afin d’interdire l’achat, la transformation et le transport de bois illégal.
Lorsque le bois illégal arrive à Bujumbura, il est vendu légalement par des Indiens et des Burundais à Jabe (bois blanc) et dans le quartier asiatique de la ville (bois rouge), à environ 700 000 BIF la planche (environ 235 dollars américains). Bien que la vente soit légale, l’origine du bois et les méthodes d’acquisition restent illégales, explique Arthur Bizimana.
Les pays d’Afrique de l’Est comme le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie jouent également un rôle crucial dans cette contrebande. Lia constitue ainsi un point de transit frontalier stratégique par lequel des essences protégées telles que l’acajou africain sont introduites en Ouganda , tandis que les localités frontalières de Kasindi, Watalinga et Bunagana sont reconnues comme des points de passage vers le Rwanda.
Dans une interview accordée à InfoNile, un transporteur de bois a expliqué que l’absence de mécanismes appropriés permettant de distinguer le bois légal de l’illégal est exploitée par les groupes criminels. Les contrebandiers contournent les contrôles en payant des taxes après avoir traversé la frontière rwandaise, facilitant l’acheminement vers les marchés internationaux.
Le prix d’une tonne de bois dur précieux varie entre 2500 et 3000 dollars. Malgré des unités de tarification différentes, l’envolée des prix entre les marchés locaux et les destinations internationales révèle clairement le moteur économique qui sous-tend la contrebande.
Plusieurs leviers complémentaires pourraient contribuer à enrayer le commerce illégal du bois en RDC.
Tout d’abord, il est nécessaire d’investir dans le développement de bases de données ADN pour le bois précieux, comme l’a souligné le projet ENACT, afin de retracer l’origine du bois, y compris après transformation ou dissimulation.
Ensuite, la mise en œuvre effective de l’accord de paix récemment signé entre la RDC et le Rwanda est essentielle. La réduction des conflits dans l’est du pays permettrait à Kinshasa de déployer plus efficacement du personnel de sécurité, de mieux contrôler les ressources naturelles et de demander des comptes aux fonctionnaires corrompus.
Par ailleurs, des sanctions à l’encontre des entreprises complices et le déploiement de forces spécialisées le long de la frontière entre la RDC et le Burundi constitueraient un levier important pour perturber la contrebande.
Enfin, une coopération régionale et internationale demeure indispensable, plus précisément l’implication active de la Chine, principale destination, mais aussi celle des pays d’Afrique de l’Est en tant que points de transit clés. Des campagnes de sensibilisation auprès des consommateurs sur les marchés de destination pourraient également contribuer à mettre en évidence les conséquences de la déforestation, de l’exploitation forestière illégale et du commerce illicite du bois.
Valtino Omolo, chargé de recherche, ENACT, ISS Nairobi, et Willis Okumu, chercheur principal, ENACT, ISS Nairobi.
Image : Guerchom Ndebo / AFP
